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Léa & Belfast

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20 janvier 2013

Le conflit en Irlande du Nord

 

Origine du conflit

 

Il faut un peu de temps pour que les irlandais commencent à parler aux étrangers de ce qu’on appelle ici « Les Troubles », à savoir le conflit qui a opposé, à partir des années soixante à peu près, les républicains et les nationalistes. Je vais essayer ici de faire ici une synthèse de ce que m’ont raconté les gens que je côtoie, des protestants, des catholiques, mais tous paisibles et non partisans. Avec un peu d’aide de Wikipédia, parce que tout cela est bien compliqué.

Il est très important d’abord de comprendre que le conflit nord irlandais a des racines très profondes. Dès le 12ème siècle, l’île est sous autorité anglaise. C’est le début d’une colonisation progressive et douce qui n’est alors pas encore problématique. Les ennuis commencent au 16ème siècle, quand le gouvernement britannique confisque des terres aux paysans de l’île pour y envoyer des colons et ainsi étendre sa domination. A cette même époque, l’anglicanisme (protestantisme anglais) est décrété religion officielle de l’île. Les irlandais de souche ainsi que la plupart des descendants des premiers colonisateurs, tous fidèles au catholicisme, s’y opposent violemment. Mais les révoltes échouent et pour mater l’opposition, le gouvernement anglais confisque de nouvelles terres et établit des lois discriminantes envers les catholiques.

Au XVIIème  siècle, les anglais édictent de nouvelles lois pour limiter le développement de l’Irlande. Par exemple, des taxes exorbitantes sur les récoltes de blé sont mises en place. Pour cette raison, les irlandais commencent à cultiver des pommes de terre et à élever des moutons car cela coûte mois cher. Le plat national irlandais est aujourd’hui encore l’irish stew, un ragoût de mouton, pommes de terre et carottes. Ils fabriquaient aussi du pain aux pommes de terre et des gâteaux aux pommes de terre, ce qui fait quand-même beaucoup de patates à avaler. On peut donc assez facilement comprendre que quelques unes leurs soit restées en travers de la gorge.

Au XVIIIème commencent à éclore les premiers mouvements nationalistes (pour l’Irlande libre) et loyalistes (pour l’allégeance à la couronne d’Angleterre). Un point important à mentionner est que le premier véritable groupement nationaliste, le Parti patriotique irlandais, est composé de protestants. Au même siècle, du côté loyaliste, est fondé l’Ordre d’Orange, du nom du roi anglais Guillaume d’Orange (un des premiers qui, plus tôt, avait pris des mesures drastiques pour coloniser l’Irlande). Cet ordre est également protestant.

Au XVIIIIème siècle est adoptée l’Union Act. Ce traité rattache officiellement l’Irlande à la Grande-Bretagne. Alors qu’auparavant l’île bénéficiait d’une toute petite autonomie, elle n’en a maintenant plus du tout.  Plus de 90% des terres appartiennent aux colons. A ce moment là, la scission entre loyalistes et nationalistes commence à se teinter de luttes religieuses. En effet, les discriminations contre les catholiques ont toujours cours. Par conséquent, le nationalisme devient plus catholique et le loyalisme plus protestant.

Au même siècle survient la grande famine, ou famine des pommes-de-terre. Le mildiou atteint les récoltes pendant quatre ans. Les paysans n’ont donc plus rien à manger et meurent de faim, sans être aidés par La Grande-Bretagne, qui a pourtant d’énormes réserves de nourriture. John Mitchell, fondateur du mouvement autonomiste irlandais Young Ireland dira à ce sujet : « Dieu a envoyé le mildiou, c’est vrai, mais les Anglais ont créé la famine.

Au XXème siècle, le facteur culturel prend de l’importance. En effet, les mouvements nationalistes sont plutôt de culture celte, de langue gaélique et de religion catholique tandis que les mouvements républicains sont plutôt de culture et langue anglaise, et de religion protestante. Le pays est agité par des conflits entre les deux camps. Plusieurs groupes se forment et ceux-ci commencent à s’entraîner militairement et à acheter des armes. Pendant la première guerre mondiale, le 24 avril 1916, a lieu l’insurrection de Pâques. Des républicains s’emparent de bâtiments stratégiques à Dublin sans trop de violence et proclament la République irlandaise. Ils sont très sévèrement réprimés et plusieurs d’entre eux décèdent, mais ils gagnent ainsi la sympathie de la population, qui les considère comme des martyrs.

Grâce à cela, le parti républicain pacifiste Sinn Féin remporte les élections en 1918 et proclame encore une fois l’indépendance irlandaise.

 

La séparation entre l’Irlande du Sud et l’Irlande du Nord

 

L’Irish Republican Army (IRA) organise la résistance contre l’Etat britannique, jusqu’en 1921, où une trêve est acceptée par les deux camps. Il en résulte la séparation entre l’Etat libre d’Irlande (actuelle Irlande du Sud) et l’Irlande du Nord qui reste anglaise. Mais une grande partie de l’IRA n’accepte pas le traité, tandis que l’autre rejoint l’armée sud irlandaise conduisant, en 1922, à une guerre civile. Elle prend fin en 1923, quand l’IRA prend conscience qu’elle ne peut pas gagner contre la nouvelle armée sud-irlandaise (et qu’en plus, cela est inutile de se battre contre ses anciens compagnons d’arme, dans l’Irlande indépendante qu’ils avaient si longtemps espérée).

Pendant ce temps a lieu la Guerre d’indépendance en Irlande du Nord, cette fois entre les républicains (qui aimeraient être avec l’Irlande libre du Sud) et les loyalistes (qui veulent rester britanniques). Ces derniers discriminent les catholiques, socialement, économiquement et politiquement et l’action de certains groupes extrémistes est horrible, allant jusqu’au meurtre. Par exemple, la nuit, des tournées des bars catholiques sont organisées. Des catholiques  finissent battus à mort ou égorgés. L’IRA, à ce moment-là (entre 1960 et 1970) est très affaiblie et ne peut pas faire grand-chose. Mais les catholiques s’organisent pacifiquement pour défendre leurs droits (ils demandent principalement une réforme électorale) et sont très sévèrement punis. Le 5 octobre 1968, ils organisent une marche à Derry, sans aucunes armes, une simple manifestation. La police britannique ouvre le feu sur eux et 77 personnes sont blessées.

Le 12 août 1969, des jeunes loyalistes défilent agressivement près des ghettos catholiques de la banlieue de Derry. Les catholiques réagissent à la provocation et se défendent, ce qui donne lieu à un début de guerre civile avec jets de pierres, cocktails Molotov et mitrailleuse. Le 14 août, l’armée britannique tente de s’interposer mais le bilan est lourd : neuf morts et cinq-cents maisons incendiées.

En 1970, l’IRA reprend du poil de la bête. Elle commence par défendre les ghettos catholiques des attaques loyalistes, avant de devenir un véritable groupe paramilitaire. L’armée anglaise lui demande de maintenir l’ordre dans les quartiers loyalistes. Ce n’est pas vraiment une bonne idée, car l’IRA étant partisane, c’est une véritable guérilla qui commence alors, menant finalement à des affrontements entre l’IRA et les forces militaires anglaises elles-mêmes.

En 1971, Brian Faulkner, proche des loyalistes radicaux, devient premier ministre d’Irlande du Nord. Il fait édicter une loi permettant d’arrêter les fauteurs de troubles sans procès préalable. Mais presque seulement des catholiques ou des républicains sont arrêtés, puis torturés. Par conséquent, les catholiques ne se fient plus à l’armée britannique pour assurer leur protection et se tournent complètement vers les groupes paramilitaires (comme l’IRA par exemple).

En 1972, une nouvelle manifestation pacifique à lieu près de Derry, en présence de membres de l’IRA. Ceux-ci ne portent pas d’armes, mais l’armée britannique ouvre le feu, faisant quatorze morts. C’est le Bloody Sunday. Les anglais diront avoir vu des fusils mais c’est un mensonge, car il n’y en avait pas. Ils ont fini par reconnaître leur tort, mais très récemment.

C’est la guerre civile. On construit des murs entre catholiques et protestants, des bombes explosent, des personnes sont arrêtés, torturées, tuées, il y a des morts, beaucoup. Le Gouvernement britannique tente de trouver des solutions mais le conflit est allé tellement loin qu’il est maintenant difficile de revenir en arrière.

A la fin de l’année 1974, l’IRA propose une trêve de Noël. Celle-ci ne sera pas bien longue car le conflit reprend de plus belle au début de 1975. Cependant, en parallèle, l’IRA négocie secrètement avec le Gouvernement britannique pour essayer de trouver un arrangement. Il faut cependant avoir à l’esprit que  l’organisation est composées de cellules, plus ou moins violentes. Toutes ne sont pas d’accord de mettre fin au conflit. De plus, les loyalistes extrémistes haïssent toujours les catholiques.

Entre 1980 et 1990, le première ministre anglais est Margaret Thatcher. Elle est complètement inflexible. Dans les prisons, les membres des groupes terroristes ayant été arrêtés (principalement de l’IRA) protestent contre leurs conditions de détention, principalement par des grèves de la faim. Ils reçoivent le soutien de la communauté internationale, mais Thatcher ne veut rien entendre. Elle dit ne pas vouloir transiger avec les terroristes. Mais, en réalité, les terroristes loyalistes, eux, ne la dérangent pas. Elle ne dit rien quand ils vont assassiner des personnalités républicaines et ne fait pas spécialement d’efforts pour qu’ils soient arrêtés.

Vers 1990, l’IRA a évolué vers une vision plus pacifiste. Après des années de guerre, l’heure est venue d’essayer d’avancer vers la paix. Mais les loyalistes continuent à tuer des catholiques et les cellules violentes de l’IRA continuent à se venger. Cependant, petit à petit, la situation se calme.

Le 10 avril 1998 est signé l’accord du vendredi saint entre Tony Blair, un représentant loyaliste (John Hume) et un représentant républicain (David Trimble). L’Irlande du Nord reste anglaise mais le Gouvernement doit être constitué de dirigeants des différents mouvements et les discriminations envers les catholiques complètement abandonnées. Par exemple, tous le monde en Irlande du Nord a droit s’il le souhaite à la double nationalité, anglaise-irlandaise. Une campagne de désarmement et de libération des prisonniers politiques est lancée. Puis un référendum au Nord et au Sud est accepté par la majorité de la population.

En 2005, l’IRA rend complètement les armes.

 

Epiphénomène

 

L’Irlande du Nord est aujourd’hui un endroit sûr. La très grande majorité de la population a conscience du prix de la guerre et ne veut pas le payer une seconde fois. Cependant, des tensions demeurent. Il y a toujours des ghettos, catholiques et protestants, dans lesquels vivent des gens pauvres, souvent au chômage. Il y a toujours des extrémistes énervés. Et ici comme ailleurs, on trouve des boucs émissaires. En Suisse ce sont les étrangers, ici les catholiques (pour les protestants) et les protestants (pour les catholiques). Des émeutes ont éclaté récemment, après le vote par le Parlement d’une loi visant à ne plus faire flotter le drapeau anglais sur le bâtiment municipal 365 jours par année. Alors, parce qu’ils s’ennuient, parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire et poussés par des extrémistes énervés vivant encore trente ans en arrière, de jeunes loyalistes descendent dans la rue pour protester, brûler des voitures et lancer des cailloux.   

Mais personne n’est avec eux. Ils sont une vingtaine, cinquante au maximum, à n’avoir pas compris que pour les familles, pour les enfants, pour les gens ordinaires préoccupés par le simple combat ordinaire, les drapeaux n’ont pas d’importance. Ce qui en a, c’est prendre le bus, aller boire un verre ou faire une promenade le dimanche sans risquer d’être assassiné. C’est, simplement, vivre en paix. 

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8 novembre 2012

Légendes et paysages irlandais

Avec ma coloc Maja, on s’est payé le tour de la côte nord irlandaise en bus de luxe (qu’ils disent), ça nous a coûté cinquante balles et on se caillait dedans (comme partout ici, je pense qu’on trempe les bébés irlandais dans l’azote pour les habituer, sinon je ne comprends pas spécialement comment ils font pour survivre en t-shirt sous la pluie quand il fait 10) mais c’était sublime.

Je suis donc maintenant en mesure de confirmer que oui, c’est très vert, très plat et très désert. Raison pour laquelle l’Irlande et la terre promise des moutons : ils ne mangent rien moins que le caviar du mouton, ils n’ont aucun prédateur et surtout, de visu, plus d’un kilomètre carré à disposition par personne. Tranquille la life. Si j’étais mouton, je serais irlandaise. J’en ai quand-même vu un qui s’était coincé la tête dans la barrière en essayant de bouffer dans le champ d’à côté. Comme quoi l’herbe est toujours plus verte ailleurs, même quand elle l’est déjà plus que n’importe où.

Les perspectives m’ont parues bien étranges. En Suisse, on a de la bonne grosse montagne, du lac dessous, soit c’est plat soit ça monte et quand ça vallonne, il y a toujours un moment où on arrive à une vraie bonne côte. Ici ils ont des « hills ». Ils traduisent ça par « montagne », mais faut pas déconner. Une hill, c’est à peine un amas. C’est un petit tas. Avec deux bons travailleurs suisses, il te faut pas plus d’un jour de boulot pour construire une hill en fromage. L’ascension d’une hill, ça prend moins de cinq minutes à un asthmatique fumeur. Depuis le sommet d’une hill, t’as pas grand-chose de plus comme point de repèr que le pompon du bonnet de ta pote restée en bas (de la hill). Et encore, quand c’est une grande hill. Bref.

En fait, les paysages irlandais sont indécis, les contours des choses estompés, embrumés, tout est aquarelle. Hop, une goutte d’eau et ça se dissout. Puis un rayon de soleil redéfinit les bordures au feutre. Et voilà qu’il repleut. En plus, la météo aussi est instable. Dans une seule journée, on peut très bien avoir une inondation, un ouragan et une canicule.

Mais c’est joli, presque enchanté. S’il est difficile d’imaginer une tribu d’elfes ou un troupeau de licornes vivant en haut des Alpes, ici pas de problème. On s’attend à chaque instant à les voir débarquer. Ils ont absolument tout ce qu’il faut. De la forêt pas trop inhospitalière, du sol tendre sur lequel se coucher, de la brume épaisse pour se cacher ou faire des sortilèges, un climat ni trop doux ni trop rude ET DE LA GUINESS !

Après deux heures de route parmi vertes vallées, nous sommes arrivées à la chaussée des géants, au bord de la mer, où habite Finn Mc Cool. Personne ne l'a aperçu depuis belle lurette, parce qu’il se planque ou parce qu’il est parti faire sa retraite au soleil, mais il reste des traces de son passage.

Son chameau, couché dans la mer, se les caillant depuis des lustres. Oui, on trouve rarement des chameaux en Irlande mais Finn est un géant voyageur, et il aime ramener des souvenirs de ses périples.

Son orgue immense. On dit que Finn s’exerçait régulièrement dans le passé mais qu’après avoir acquis une technique presque parfaite et être devenu fin mélomane, il décida de ne plus jouer qu’une fois tous les cent ans, car la très belle musique se savoure mieux si on la garde pour les occasions exceptionnelles.

Le pont et la botte de Benandonner,  rival écossais de Finn Mc Cool. Comme Finn lui criait sans arrêt des insultes pour rire depuis sa maison, Benandonner, sans humour, décida de construire un pont pour passer la mer et venir lui casser le nez. Finn était bien décidé à se défendre mais sa femme savait que le voisin écossais était bien plus fort que lui. Elle mit donc au point une stratégie subtile et convainquit son mari d’y adhérer en usant de moult subterfuges féminins.

Quand Benandonner arriva sur la plage de la chaussée des géants, la femme de Finn alla à sa rencontre pour l’inviter aimablement à prendre le thé en attendant son mari parti chasser. Benandonner, qui n’avait rien contre elle, accepta de bon cœur car il la trouvait fort jolie (elle avait la peau vert pale et les cheveux jaunes, ce qui est un must chez les géants). Mais Finn s’était déguisé en nouveau né et, couché dans un immense berceau, il faisait semblant de pleurer. Benandonner en le voyant se dit que pour avoir conçu un enfant si gigantesque, le père devait être monstrueux. Terrorisé, il s’enfuit en courant jusque chez-lui en Ecosse, cassant le pont dont il reste un petit morceau sur la chaussé et perdant sa botte, que l’on peut voir encore aujourd’hui.

L’Irlande est une terre de légendes. Les gens d’ici les ont inventées (à moins qu’elles soient toutes vraies ?) parce qu’ils savent que le chameau, l’orgue ou la botte d’un géant sont des objets infiniment plus poétiques que de simples agrégats de pierres mortes, et que créer de la magie est le meilleur rempart contre la pluie, la brume et les patates à chaque repas. Pour ça je les admire.

Photos en haut à droite sous "Paysages irlandais"

19 septembre 2012

My taylor is rich

 

Ce qui me faisait le plus peur avant de partir, c’était de me retrouver dans un pays anglophone alors que j’avais l’impression d’avoir un niveau moins que zéro en anglais. J’ai fait un test sur internet et j’ai eu A2, stade survie. Ca partait mal. En fait, finalement, je me débrouille parce que je n’ai pas le choix et surtout, je m’amuse à remarquer tous ce qui est inhérent à l’apprentissage d’une nouvelle langue ; la vie devient une sorte de grand jeu où tout est certes un peu plus difficile, mais aussi plus stimulant et plus drôle.

 

Etre comme un enfant

Je me sens comme un enfant, parce que j’apprends beaucoup chaque jour, et parce que cet apprentissage est essentiel. Un petit, pour avoir ce qu’il veut dans la vie, doit d’abord savoir comment le demander. Par exemple, à un moment donné, il faut qu’il dise non pour pas qu’on lui donne des trucs qu’il n’aime pas. Ensuite, il commence à avoir envie de communiquer avec les autres, de dire qu’il est content ou pas, comment il se sent. Petit à petit, cette communication devient de plus en riche et précise, après avoir exprimé ce qu’on est, on exprime ce qu’on pense du monde, etc.

Pour moi, ici, c’est la même chose. Par exemple j’ai appris « I wonder » (je me demande). Et je l’utilise tout le temps, c’était absolument capital. Mes discussions deviennent plus denses et plus compliquées simplement parce que je connais cette expression. La langue étrangère n’est plus une espèce de concept abstrait avec des expressions toutes faites genre « My taylor is rich » mais devient vitale et vivante.

 

Surréalisme et créativité

Quand on commence à parler anglais, on fait plein de fautes, c’est normal mais aussi super drôle quand on traduit ce qu’on a dit. Genre : « Est-ce que tu viendra à l’école hier ? », « Oh, un troupeau de merdes » (a group of shits à la place de sheep) », « J’ai marché dur » (I « wok » hard). Les phrases qu’on fait sont trop simples et trop bien découpées, je ne sais pas vraiment ce que ça donne pour un anglais mais par exemple, au début, je ne faisais pas les contractions (comme I will, I’ll). On utilise des expressions peu courantes, désuètes, bizarres ou inadaptées comme « I’m hot » (qui veut plus dire « Je suis chaude » que « J’ai chaud »…), « L’atmosphère est incroyablement trop mignonne » (The atmosphere is incredibly so cute), « Le paysage était joliment sexy » (The landscape was pretty), etc.

On est obligé également de se poser des questions tout le temps sur les termes qu’on utilise ou qu’on veut utiliser parce que si on ne connaît pas le bon mot ou la bonne traduction, il faut pouvoir expliquer ce qu’on veut dire. Par exemple, comment décrire des trucs comme « être un peu cruche », « être un peu gland » ou alors « con » qui, je m’en rends compte maintenant, doit être un des mots de la langue française à la signification à la fois la plus vaste et la plus indescriptible ? Et y’a pas de réel équivalent en anglais. Les objets quand à eux deviennent pour la plupart des « trucs pour », « le machin pour suspendre les habits dessus » (l’étendoir à linge), « le machin pour mélanger une préparation » (le fouet), « le truc pour nettoyer les toilettes » (la brosse à chiottes).

 

Les niveaux et la multiplicité de langue

Un truc dont je ne m’étais jamais vraiment rendu compte, et qui doit être pareil dans toutes les langues, c’est qu’en fait justement, il n’y a pas qu’une langue anglaise, mais tout plein, peut-être même autant que d’anglophones (et de non anglophones parlant anglais). Entre le jardinier de ma maison que je ne comprends absolument pas (et qu’apparemment personne ne comprend, en fait), ma colocataire Maja dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, mon colocataire irlandais Jamie, Géraldine la prof de français, les chauffeurs de bus, Julio l’assistant d’espagnol… L’écart est juste énorme. Un mot tout simple comme work se dit work, wok, weuk, worrrk, weurk, wuk, wk… On peut supprimer ce qui est faux, ce qu’aucun anglophone ne dira jamais, comme « worrrk » avec un « r » roulé, à l’espagnole (mais encore, on pourrait discuter la question de savoir si l’anglais juste est l’anglais des parlants de langue maternelle et si un anglais différent de celui-là est vraiment faux), il reste encore trois ou quatre, voire plus, possibilités. Voilà la difficulté. Savoir parler anglais, ce n’est pas seulement pouvoir s’exprimer et comprendre un mec qui cause sur une cassette, c’est maîtriser suffisamment la langue pour que sa variété nous devienne familière.

Ensuite, il faut encore gérer les situations. Par exemple, je m’en tire pas trop mal quand je parle en tête à tête avec quelqu’un mais prendre part à une conversation entre plusieurs personnes (et même la comprendre en fait), pour le moment c’est impossible. Et ça dépend aussi de l’état de fatigue, du bruit, de l’envie de faire ou non des efforts (parfois, j’en ai marre de réfléchir tout le temps alors j’arrête de me concentrer pour comprendre, et je me tais.)

 

Pas capter

Je passe mes journées à dire « Sorry », je ne comprends jamais du premier coup, je réponds en général à côté aux questions qu’on me pose. Tout le temps à la rue. Les gens ne sont la plupart du temps pas méchants et ils ne me jugent pas – je fais l’effort d’apprendre leur langue ! -, par contre ils rigolent. Ce n’est pas de la moquerie, c’est gentil, par contre il faut accepter d’être à l’ouest et de pas pouvoir s’exprimer de façon beaucoup plus complexe qu’avec des yes, no, I think so.

En même temps, même en anglais je reste moi. Pour le moment j’aurais du mal à faire un exposé de philo, mais les blagues, la façon de s’exprimer, la façon d’être, de penser – même si je suis obligée de la transmettre plus simplement que d’habitude- sont identiques. J’ai l’impression d’être perdue, je le suis un peu sûrement, mais je ne pense pas que ça change énormément la perception que les gens ont de moi.

Finalement je crois que le langage ne constitue qu’une partie de la communication, du rapport avec autrui. Facile à dire parce que, dans le fond, je me débrouille pas trop mal. Cela dit, je peux prendre l’exemple de certaines de mes élèves qui n’ont que trois ans de français derrière elle. Pendant les cours on ne parle jamais anglais et elles ont même de la peine à dire « Je m’appelle Lorie j’ai 12 ans », pourtant ça fonctionne. Avec des gestes, des dessins, on s’en tire, on se capte. Je ne sais pas si c’est parce qu’on a une culture européenne commune, peut-être que ce serait plus difficile avec un indien ou un africain.

Cependant, je suis certaine que si je n’arrive pas à tout comprendre, et si on n’arrive pas toujours à me comprendre, en anglais et dans toutes les autres langues, ça n’empêche pas qu’on puisse se comprendre. Et je crois que c’est ce qui compte le plus.

5 septembre 2012

Cinq jours

 

Ca fait cinq jours que je suis là et j’ai l’impression d’être partie il y a mille ans. J’ai beaucoup de choses à dire et je ne sais pas par où commencer. On va tenter l’approche thématique.

 

Mes écoles

 

J’enseigne en tout treize heures par semaines dans trois écoles différentes. Hunterhouse College, là j’ai des élèves (seulement des filles) de 10 à 14 ans. Fleming Fulton School, une école pour des enfants avec un handicap physiques, et ils ont aussi souvent des difficultés d’apprentissage. Belfast Met, un centre de formation continue mais je n’ai pas encore d’informations sur le niveau et l’âge de mes élèves.

J’ai visité Hunterhouse College avant-hier. L’éducation ici à l’air d’être plutôt très bonne, les filles font du théâtre, de la musique, elles apprennent le français, l’allemand, l’espagnol. Je ne sais pas par contre si les parents doivent payer pour placer leurs enfants dans de meilleurs établissements. Fleming Fulton était un peu plus délabrée mais le bâtiment énorme et sur un seul étage, pour les chaises roulantes.

Il y a des curiosités. D’abord, les uniformes. Tous les élèves en portent un, et chaque école à le sien. Hunter House est un collège pour filles, donc que des filles partout, assez étrange également. Et puis, les établissements sont liés à une confession ; Methodist college, Catholic college, etc. Hunterhouse, enfin, est un bâtiment relativement normal mais j’ai visité une autre école dans laquelle j’aurais pu croiser Dumbledore dans chaque couloir. Complètement Harry Potter’s style.

 

Belfast

 

Belfast est une ville étrange. Là où j’habite, et de manière générale dans les quartiers résidentiels, les maisons sont assez basses et la plupart en briques rouges. Ca donne une drôle d’allure à la cité, je ne sais pas vraiment comment le décrire, mais y’a un côté très inédit et inattendu. Le centre est plus classique, pourtant là encore, on trouve ces briques rouges bizarres.

Et puis, il y a l’histoire. De prime abord, l’endroit semble tranquille, beaucoup de parcs et de verdure qui lui donnent un air de grand village. Hier, j’ai dit ça à une irlandaise qui m’a répondu : « Ouais, c’est peut-être comme ça maintenant. » Puis, cette nuit, des émeutes aux abords de la ville. Alors voilà, on se sent tranquille ici, les gens sont sympas, on entend peu les sirènes des voitures de police, pourtant ça n’a pas toujours été les cas et ça grenouille sûrement encore un peu. J’en dirai pas plus à ce sujet pour le moment parce que je suis juste une touriste mais de penser à ce que les gens d’ici ont vécu, et vivent encore, me mélancolise.

 

Les gens 

 

On m’a dit que les irlandais sont sympas, c’est vrai. Ils sont accueillants, gentils et souvent drôles. Pour le moment, je ne suis pas encore tombée sur quelqu’un de désagréable. Ils sont patients aussi (Sorry ? Sorry ? Sorry ?). Après, je ne comprends en général pas trop ce qu’ils racontent, peut-être qu’ils me traitent de débile avec un grand sourire. Mais je ne crois pas. Par exemple, l’autre jour, le jardinier de la maison où j’habite (ouais on a un jardinier, explications dans le prochain paragraphe) m’a spontanément proposé de partager les quatre pauvres pâtés de son dîner avec moi. J’ai aussi rencontré le mec qui conduit le camion du fuel ce matin et nous avons passé ensemble un moment de stress mémorable parce qu’on n’arrivait pas à trouver la cuve. On a essayé toutes les clefs à toutes les portes, couru dans tous les sens, je n’avais pas le numéro du propriétaire – à ce stade, à nous deux, c’était trois litres de flotte perdue en transpiration- il me parlait, comme je ne comprenais pas je répondais toujours yes et malgré tout ça, il a gardé le sourire et j’ai gardé mes dents. Ouais, à sa place je me serais énervé sur moi. Deux exemples, mais y’a aussi les chauffeurs de bus obligés d’attendre trois plombes que je compte mes penny, pence et pounds, les professeurs qui m’expliquent chaque mini truc trois fois et ne récoltent que mon air atterré et les gens dans la rue, pour qui mon anglais doit juste être une injure faite à la beauté de leur langue.

 

Ma maison et ma colocataire

 

Je vis dans une maison énorme, dans un quartier résidentiel, Marlbourough Park S. Quand je dis ça aux gens ils me regardent avec des gros yeux, genre, tranquille la vie pour toi hein mon petit. En fait le bâtiment appartient à un psychiatre de 80 ans qui continue à faire des consultations le mardi. Son fils Jamie habite dedans mais il n’est pas encore arrivé. Nous avons un très grand salon dans un style complètement british (il sert de salle d’attente quand le docteur travaille, seulement un jour par semaine donc) une big cuisine, quatre chambres, un bureau et trois salle de bains dont une juste pour moi. Il y un jardinier qui entretient l’extérieur une fois par semaine et je crois aussi qu’il fait le ménage en bas. En bref, je suis trop une princesse. Le seul bémol c’est qu’il fait froid mais le chauffage ne fonctionne pas encore, j’imagine et espère que ce sera mieux cet hiver.

J’ai trois colocataires. Deux garçons irlandais que je n’ai pas encore rencontrés et une autre assistante, Maja, allemande, arrivée le même jour que moi. J’ai beaucoup de chance d’être tombée sur elle, parce qu’elle a un anglais tout à fait compréhensible d’abord et, surtout, parce qu’elle est complètement adorable. Elle m’aide pour tout parce que son anglais est mille fois meilleur que le mien, je ne sais pas comment je ferais sans elle. Et on se marre. C’est peut-être le plus important. On rit beaucoup. I just like Maja J

 

Au prochain épisode je parlerai de l’anglais et de ce que c’est d’apprendre une nouvelle langue quand on part de pas grand-chose. En quelques mots, je dirais un mélange de épuisant, excitant, stimulant, rigolo, déstabilisant, difficile. Mais c’est tout à fait grisant de se sentir devenir un poil meilleur chaque jour.

29 juin 2012

Genèse

 

Eté 2010, je discute avec une fille à une fête. Elle revient d'Espagne où elle a été assistante de langue et me dit: "C'est trop bien, t'es payé pour donner 15 heures de cours par semaine et le reste du temps, tu fais ce que tu veux!". Je ne sais plus son nom mais je la remercie, parce que pendant mes trois d'uni. j'ai gardé cette discussion quelque part dans un coin de ma tête. Je me souviens aussi en avoir parlé vaguement, quelques fois: "Après le bachelor j'aimerais partir à l'étranger, il paraît qu'il existe un truc qui te permets de donner des cours de français dans des écoles.", même si mon idée du truc en question était encore très vague.

Hiver 2012, mon frère Vladimir <3 m'envoie un e-mail avec un lien. J'en apprends plus. L'assistanat de langue fait partie d'un programme de la Fondation CH pour la collaboration confédérale (ça le fait hein?) et permet à des étudiants suisses d'aller enseigner le français et partager leur culture à l'étranger, en Angleterre ou en Allemagne. Pas trace de l'Espagne, par contre! Peut-être ai-je rêvé la rencontre à la fête et si c'est le cas, alors j'ai le sommeil utile.

Ni une ni deux, j'imprime le dossier d'inscription et passe du temps à le remplir. C'est assez compliqué, il faut une attestation médicale et une recommandation (merci Seb!) de la part d'un prof ou d'un employeur. J'hésite un peu à la ligne où il faut que j'indique mon niveau d'anglais. Je n'ai pas pratiqué cette langue depuis le lycée et déjà à l'époque, je n'étais pas spécialement douée. Alors j'écris "niveau lycée". J'ai sûrement régressé depuis, mais ça me semble à peu près honnête quand-même. Dans "loisirs et intérêts", par contre, je truande. Au début je mets "politique internationale" parce que je trouve que ça fait bien et finalement je laisse tomber (parce que quand-même, ça fait trop) pour "jogging, cuisine, lecture, et ornithologie". Jogging, j'en ai fait un moment mais bon… Cuisine, ouais, souvent je cuisine des pâtes. Lecture ok, et ornithologie, ben, je sais différencier un moineau d'un pigeon quoi :-) En même temps, j'aurais eu l'air de quoi si j'avais noté philosophie et boire des verres au bistro? J'envoie, je croise les doigts, je touche du bois, je touche ma tête, j'attends et... j'ai un entretien.

Ca se passe à Soleure et il y aura une partie en anglais. Je me dis que c'est foutu mais j'essaie de me préparer, je fais des fiches de vocabulaire, j'anticipe les réponses qui pourraient m'être posées, je parle tout le temps en anglais dans ma tête. Le jour J, à la gare, une dame s'approche de moi pour me demander, en anglais, si elle peut retirer de l'argent au distributeur. Je réponds: "I know but I dont't think." Elle me tapote gentiment l'épaule et s'en va. Moi, je suis liquide et je me dis que si avant c'était foutu, là c'est complètement mort. Pourtant, tout se passe bien. Du moins, c'est l'impression que j'ai. Je ne dois finalement parler que cinq minutes en anglais, répondre à des questions faciles et je m'en tire. Après ça, je croise les doigts, je touche du bois, je touche ma tête, j'attends et... Je suis sur liste d'attente. On me dit que j'ai les compétences requises mais que comme il y a beaucoup d’appelés pour peu d’élus, je serai prise si une place se libère. J’y crois pas trop, je me dis, pourquoi quelqu'un libérerait cette place si, comme moi, il a tellement envie de partir? Mais c'est ce qui arrive, une semaine après.

Juin 2012, j'ai un séminaire de préparation à Berne, avec tous les autres assistants suisses. Je me perds un peu dans la ville, j'ai du mal à trouver le bâtiment et je me dis qu'il faut que je m'habitue à ce genre de désorientation. Mais d'un côté, j'aime bien. Etre là, sans rien connaître (ben oui je ne suis allée qu'une fois à Berne dans ma vie...) et tournicoter. Surtout qu'après, quand on retrouve son chemin, c'est la joie. Sur place je rencontre Petra. Elle est suisse-allemande et part aussi en Angleterre, pour enseigner l'allemand. Elle est super gentille mais la communication n'est pas simple et j'ai un peu honte, parce que comme je dois avoir l'air de galérer avec l'anglais, elle me parle en français. Trop gentil, mais un peu la dèche pour moi. Il y Fanny de Neuch. aussi, qui va en Allemagne et qui me fait rire toute la journée. J'apprends quelques trucs d'ordre administratif mais la présentation est en anglais et je rate pas mal d'infos. Du coup, je me rends compte qu'au début, le changement de langue va être vraiment difficile. C'est un peu l'épée de Damoclès ça. Sans ce "détail", je crois que je n'aurais presque pas peur du tout. Mais là... Il va falloir que je m'entraîne sévère.

Il ne me reste donc plus qu'à attendre de savoir où je vais être affectée. Mon premier choix c'est L'Ecosse et j'ai déjà dit à tout le monde: "Je pars en Ecosse !!!". Le 25 juin je reçois un e-mail: "Est-ce que Belfast en Irlande, ça vous irait aussi?". Belfast. Pendant longtemps, j'ai cru que cette ville se trouvait dans un pays de l'Est. J'y connais rien moi, en Belfast. Sur Wiki, je trouve son nom irlandais "Béal Feirste". C'est beau. Ca sonne joli. J’aime bien.

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Léa & Belfast
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